Histoire de la tour de Belém : la forteresse aux portes des Découvertes
D’une forteresse sur un îlot du fleuve à une prison, un poste de douane et un phare — l’histoire cinq fois centenaire de la tour qui gardait le point de départ des expéditions portugaises.
Pour saisir l’importance de la tour de Belém, il faut la replacer au seuil de l’un des moments les plus décisifs de l’histoire mondiale. Dans les décennies autour de 1500, le Portugal ouvrit des routes maritimes qui redessinèrent la planète : Vasco de Gama atteignit l’Inde par la mer en 1498, Pedro Álvares Cabral toucha les côtes du Brésil en 1500, et Lisbonne devint la plaque tournante d’un commerce d’épices, d’or et d’êtres humains réduits en esclavage qui fit la fortune immense de la couronne portugaise. La rive du Tage à Belém était le point de départ et de retour de ces expéditions. Le roi Manuel Ier y fit ériger deux monuments pour en marquer l’emplacement — le monastère des Hiéronymites et cette tour —, laquelle a depuis connu plusieurs vies, tour à tour forteresse, prison, poste de douane et phare. Ce guide vous en raconte les cinq siècles d’histoire.
Pourquoi et quand la tour de Belém a-t-elle été construite ?
La tour de Belém fut édifiée entre 1514 et 1519, à la fin du règne de Manuel Ier, sur les plans de l’architecte militaire Francisco de Arruda. Sa vocation était double : défendre l’accès maritime à Lisbonne et servir de porte d’apparat aux navires des Découvertes. La tour constituait l’un des trois points d’un système défensif conçu pour prendre les vaisseaux ennemis sous un feu croisé à l’entrée du port, en coordination avec un fort sur la rive opposée, à Caparica, et l’ancienne forteresse de Cascais. Son bastion bas de forme hexagonale était une véritable plate-forme d’artillerie, hérissée d’une batterie de canons au ras de l’eau.
Au-dessus du bastion s’élevait la tour élancée proprement dite, conjuguant les fonctions de donjon, de tour de guet et d’affirmation de la puissance royale. Dédiée à l’origine à saint Vincent, patron de Lisbonne, elle est encore parfois nommée tour Saint-Vincent. Le choix du site était délibéré et hautement symbolique : c’est sur cette portion du Tage que Vasco de Gama avait appareillé pour l’Inde et y était revenu, et la tour se dressait à la fois comme le gardien concret et la façade cérémonielle que les navigateurs de retour apercevaient en premier. Son décor proclamait la richesse, la foi et le rayonnement planétaire du royaume de Manuel Ier à l’apogée même de l’expansion portugaise.
La tour de Belém et l’âge des Découvertes
La tour est indissociable des expéditions qu’elle avait pour mission de protéger. Depuis la grève de Belém, les flottes portugaises cinglaient vers l’Atlantique pour contourner l’Afrique, gagner l’Inde et traverser jusqu’au Brésil, et Lisbonne s’enrichissait en devenant la porte d’entrée européenne des épices asiatiques et d’autres marchandises. La tour était la dernière vision du pays au départ des navires et la première à leur retour, et une statue de Notre-Dame du Bon Retour, sur sa façade côté fleuve, veillait sur eux. Manuel Ier investit ces richesses nouvelles dans les deux grands monuments de Belém, tous deux achevés dans ce style manuélin qui n’existe nulle part ailleurs.
Cet âge d’or fut aussi bâti sur la conquête et la traite atlantique, et Lisbonne était à cette époque un port négrier de premier plan — un contexte plus sombre que l’architecture triomphale ne laisse paraître, mais que les historiens mettent désormais en lumière. En l’espace d’un siècle, la prépondérance portugaise déclina et, de 1580 à 1640, le pays passa sous la couronne espagnole, qui renforça les défenses de la tour. L’artillerie avait alors dépassé les canons du XVIe siècle, et sa valeur militaire s’amenuisa. Visiter la tour de Belém aujourd’hui, c’est se tenir au point précis où l’ère d’expansion mondiale de l’Europe fut lancée, célébrée et, avec le temps, nuancée.
D’un îlot fluvial à la rive : le tremblement de terre de 1755
L’une des surprises les plus fréquentes pour les visiteurs est de découvrir que la tour de Belém ne se trouvait pas là où elle se dresse aujourd’hui. À son achèvement, vers 1519, elle s’élevait sur un petit îlot basaltique au milieu du Tage, délibérément positionnée dans le fleuve pour que ses canons puissent balayer les navires approchant du port. Au cours des siècles suivants, le fleuve changea : le grand tremblement de terre et le tsunami de 1755 modifièrent le Tage, et l’envasement continu ainsi que les travaux d’endiguement repoussèrent progressivement la rive nord vers le sud, jusqu’à ce que la tour soit rattachée à la terre ferme sur laquelle elle repose désormais.
Voilà pourquoi la tour semble aujourd’hui jaillir directement de l’eau à marée haute, alors qu’on y accède à pied par une courte passerelle. Ce changement éclaire aussi la conception de l’édifice, qui peut dérouter les visiteurs persuadés qu’il s’est toujours agi d’un monument de rivage : le bastion bas et massif était une véritable plate-forme d’artillerie destinée à combattre au niveau de l’eau sur toutes ses faces, tandis que la tour haute et ornementée qui le surmonte faisait office de donjon, de tour de guet et de repère cérémoniel. Savoir que le sol environnant est plus jeune que la tour elle-même redonne à l’ensemble sa véritable dimension de forteresse insulaire, telle qu’elle fut originellement conçue.
Les vies ultérieures de la tour : prison, douane et phare
À mesure que son utilité militaire s’estompait, la tour de Belém endossa une série d’autres rôles au fil des siècles. Les salles voûtées sous le bastion — humides, aveugles et sinistres — furent réquisitionnées comme prison d’État, enfermant des prisonniers politiques notamment durant le turbulent XIXᵉ siècle, un contraste saisissant avec les salles royales ornées de l’étage. À diverses époques, la tour servit également de poste de douane contrôlant le trafic fluvial, de station télégraphique et de phare guidant vers le port les navires qu’elle avait jadis défendus par la force. Chaque usage a laissé son empreinte dans la chair même de l’édifice.
Au XIXᵉ siècle, sous une monarchie désireuse de célébrer le passé impérial du Portugal, la tour fut restaurée dans un esprit romantique, retrouvant une grande part de son caractère manuélin et s’enrichissant de quelques détails néo-manuélins. En 1983, l’UNESCO inscrivit la tour de Belém et le monastère des Hiéronymites ensemble sur la Liste du patrimoine mondial, consacrant non pas un instant figé, mais un monument qui avait tour à tour gardé, emprisonné, signalé et symbolisé pendant plus de quatre cents ans. Cette histoire stratifiée — forteresse, prison, poste de douane, phare, icône nationale — fait qu’aujourd’hui, une visite est bien plus qu’un regard admiratif jeté sur une jolie tour au bord de l’eau.
Questions fréquentes
Quand la tour de Belém a-t-elle été construite et par qui ?
Elle fut édifiée entre 1514 et 1519, à la fin du règne du roi Manuel Iᵉʳ, sur les plans de l’architecte militaire Francisco de Arruda. Elle gardait l’approche maritime de Lisbonne et servait de porte d’apparat pour les navires de l’Âge des Découvertes.
Pourquoi la tour de Belém semble-t-elle posée sur l’eau ?
Elle fut bâtie vers 1519 sur un petit îlot rocheux au milieu du Tage. Des siècles d’envasement, de poldérisation et les bouleversements provoqués par le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 ont déplacé la rive, si bien que la tour est aujourd’hui reliée à la terre ferme tout en semblant encore surgir des eaux à marée haute.
La tour de Belém a-t-elle jamais servi de prison ?
Oui. À mesure que son rôle militaire déclinait, les salles voûtées et humides sous le bastion furent utilisées comme prison d’État, accueillant des prisonniers politiques, en particulier au XIXᵉ siècle. La tour fit aussi office, selon les époques, de poste de douane, de station télégraphique et de phare.